RAYMOND

Photo de groupe (sans doute les instituteurs Alsaciens) lors de leur Umschulung à Heidelberg. Raymond est à l'arrière du groupe. Automne 1940.
Photo de groupe (sans doute les instituteurs Alsaciens) lors de leur Umschulung à Heidelberg. Raymond est à l'arrière du groupe. Automne 1940.

Entretien avec M. Morgen (3/6) : les surprises.

Voici le troisième volet de l’entretien avec Mr. Morgen. Cette semaine, je lui ai posé la question concernant les surprises qu’il a rencontrées lors de ses recherches sur la Umschulung: 

 

Le contexte géographique :

La carte donne une image de l’extension géographique du Land et Gau Baden (1918-1945).

 

 

La carte ci-dessous de Marie-Claire Vitoux réunit le Gau Baden et l’Alsace, mais la dénomination est problématique, parce que le Gau Oberrhein n’a, juridiquement parlant, pas existé.

 

 

Marie-Claire Vitoux, C. Wisniewski, J. P. Droux, AHA « Der Gau Baden-Elsass (1940-1945) », in Atlas historique d’Alsace (AHA), www.atlas.historique.alsace.uha.fr, Université de Haute Alsace, 2012.

 

Le contexte historique :

Les jeunes gens, hommes et femmes, sont tous soumis au Reichsarbeitsdienst. D’ailleurs, si celui-ci précède l’incorporation de force pour les hommes, il précède le Kriegshilfsdienst pour les femmes, un service militaire auxiliaire féminin.1 Il existe aussi un Pflichtjahr à 18 ans qui est en quelque sorte un service « civique » pour les jeunes chômeurs2 (Tous les moyens sont bons pour supprimer le chômage). Quand la guerre se rapproche de l’Allemagne, les plus jeunes – 16, 17 ans – sont astreints, garçons et filles, au service de la Flak (Fliegerabwehrkanone/ canon antiaérien) et sont enrégimentés comme Luftwaffenhelfer, auxiliaires de l’armée de l’air.3 Le service militaire actif est un service masculin pour les hommes de 18 à 42 ans. Mais dans les faits, le IIIe Reich introduit des services militaires auxiliaires, qui sont loin d’être anodins.

 

Une fois la période de Umschulung achevée, les enseignants déjà en fonction avant la guerre en Alsace, surtout ceux de moins de 40 ans, sont détachés à un emploi vacant en Bade. A partir de l’automne 1942, le maintien en détachement touche surtout les femmes célibataires et les moins de 40 ans. Le retour en Alsace est une mesure de faveur pour laquelle le Gauamt de la Zivilverwaltung à Strasbourg demande des gages : Les hommes secrétaires de mairie ont plus de chance de l’obtenir si des maires ‘bien notés les demandent.4 On demande à une femme, Françoise Vetter, d’encadrer les BDM (Bund deutscher Mädel).5

 

Les Alsaciennes, femmes et les jeunes filles convoquées à une période de Umschulung restent plus longtemps en Bade que les hommes et surtout les jeunes gens, incorporés dès l’automne 1942 et au cours de l’année 1943. La fin du stage de Umschulung coïncide souvent pour les hommes au départ pour l’armée.

 

Le Troisième Reich est un État militaire, la société vit une militarisation permanente dans la vie quotidienne, les loisirs, les spectacles. Les mouvements de jeunes en sont un exemple flagrant.

 

La pression idéologique est moins forte en Bade :

Différents facteurs en gouvernent la réduction :

 

– La pression idéologique est la plus forte dans les centres urbains.  Le détachement en Bade a pour objet de compléter in situ la formation idéologique nationale-socialiste.6  Mais ces situations (un enseignant alsacien dans une grande école très structurée selon les principes NS) deviennent de plus en plus rares au fil des années. La  réalité s’écarte de plus en plus de la « fiction » des circulaires de Karl Gärtner.

 

– Comme souvent, la pression varie selon que l’on s’éloigne du centre vers la périphérie. Beaucoup d’Alsaciens et d’Alsaciennes échappent plus ou moins à la pression idéologique en Bade, d’ailleurs plus forte en Alsace, où il s’agit de rattraper le temps perdu, qu’en Bade, où la nazification a commencé en 1933. La pression antireligieuse particulièrement.7

 

– Dans les petites communes au-delà de la Forêt-Noire, les jeunes femmes se retrouvent très seules dans une école à classe unique ou à deux classes. Il faut s’imaginer leur vie dans les conditions de l’époque :

 

« Pour aller à Bondorf, il fallait prendre le train, l’autobus et ensuite à pied, une dizaine de kilomètres.  Est-ce que vous connaissez la Barre ? Die Barre ? Le versant oriental de la Forêt-Noire. Pour aller jusqu’à Neustadt, il fallait passer par Donaueschingen, oui, de toute façon. Et ensuite continuer jusqu’à Bondorf. Et là, prendre l’autobus pour aller plus loin. Ou bien, s’il n’y avait pas le bus, il fallait marcher.  J’ai passé là un trimestre. Et le dernier trimestre, j’ai été mutée dans un petit village de Forêt-noire qui s’appelle Waldau. Près de Neustadt. À dix kilomètres de la gare de Neustadt ». (Germaine Flesch, Colmar, 1923, 20.05.2010)

 

Le passage du récit de Germaine Rebreyend née Gully de Lutterbach (1923, 24.03.2010) décrit Noël 1944 et la misère de la fin de la guerre. Germaine arrive dans la petite ville d’Engen où elle a été affectée :

 

« La première nuit, j’ai dormi à la gare. Je n’ai pas trouvé un hôtel ouvert. J’étais malheureuse. Je voulais rentrer chez moi. Ensuite, je suis allée à l’école, le jour où il fallait, le lendemain à 7 heures, on commençait à 7 heures,  et alors j’ai demandé au directeur s’il pouvait me trouver une chambre ? Que je ne savais pas où loger, que j’avais mes bagages à la gare. J’ai eu un tas d’adresses de personnes qui avaient de la place et la première m’a prise. Au début, c’était un peu froid, on se tâtait l’une l’autre. Et finalement, j’ai mangé avec elle, je ne suis plus allée au restaurant. Chez elle, j’étais chez moi. Ensuite, on a accueilli, elle et moi,  des réfugiés de la Ruhr. Elle était enceinte, je me suis occupée d’elle quand elle était à l’hôpital. Son mari était à la guerre, en Italie. Et j’ai accueilli là, Lauffenburger, Lazarus, Steinhauser, celle qui était à Watterdingen : Gaby Geiss. On était une dizaine, le dernier Noël [avant notre retour], Noël 44, c’était un Noël, un de mes plus beaux Noëls. (27.01) on pleurait tous ensemble. Cette dame avait permis qu’elles viennent. Elles ont couché là où elles pouvaient, par terre, sur des matelas, on avait fait un arbre de Noël, on avait fait des petits gâteaux. Il y avait deux religieuses, et une avec sa guitare. On a chanté des chants de Noël. »

 

Germaine est de la dernière promotion du Sonderlehrgang (1942-1943). Cette quatrième année est surtout une année d’étudiantes, les garçons sont à l’armée, les étudiantes sont réparties dans cinq groupes de formation (Seminar) selon leur origine. Le « Seminar fünf » regroupe des filles d’Altkirch, Mulhouse, Thann. A l’automne 1943, elles font circuler une lettre de nouvelles (Le « S5 Brief, la lettre du groupe du Seminaire 5).

 

La vie culturelle 

À leur arrivée en Bade, les plus jeunes découvrent  la mixité dans les instituts de formation ; ils apprennent aussi à gérer leur budget sur la paie de débutant(e) ou d’institutrice plus confirmée (166 à 250 RM).8

 

 « Mannheim était une ville culturelle très, très avancée. Il y avait un Stadttheater, des Konzertsäle […] On arrive dans ce Mannheim, après cinq année d’internat à l’Ecole Normale, et on arrive, avec tout un tas d’opéras mais on ne faisait que ça [ aller au spectacle]. C’est qu’on sortait tous les soirs. Et les cinémas, les filles, les opéras, les concerts, […] La dame qui me logeait disait : « Weiß ihre Mutter dass sie jeden Abend so spät Heim kommen? » (Marguerite Gassmann née Forster 1920, Lingolsheim, 10.07.2009)

 

Elles ont une chambre en ville et prennent leurs repas dans des pensions familiales:

 

« Moi, j’étais logée toute seule, dans un grand immeuble, le Melanchtonhaus.(12.42). Moi, je me suis perdue dans cette grande maison, j’étais malheureuse comme un pou, la Kammerzofe a vu ma date de naissance, je suis née un 2 avril : (12.58) « « Ach ! Am selben Tag wie unser Führer! Ach, das sind doch gescheite Leute !“. (Gabrielle Bernhardt, Strasbourg 1916, 2.07.2009) « Moi j’avais une chambre chez une personne qui louait aussi une chambre à mon père. [….]Le soir, hein, alors, on allait souvent au théâtre, à l’opéra et puis on allait au cinéma aussi, ça et puis, on en profitait quoi (…) » (Suzanne Albrecht, Ostwald, 1923, 2 juin 2010).

 


1. Daniel Morgen, Mémoires retrouvées : des enseignants alsaciens en Bade, des enseignants badois en Alsace – Umschulung 1940-1945 (Colmar : Jérôme Do Bentzinger, 2014), 274.

2. Morgen, Mémoires retrouvées, 268.

3. Morgen, Mémoires retrouvées, 289.

4. Morgen, Mémoires retrouvées, 229-230.

5. Morgen, Mémoires retrouvées, 231.

6. Morgen, Mémoires retrouvées, 95-98.

7. Morgen, Mémoires retrouvées, 260.

8. Morgen, Mémoires retrouvées, 304-306.

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